08 juin 2008
Emile Zola, La Bête humaine (1890)
Quatrième de couverture : La « Bête humaine », c’est la Lison, un monstre de fer, d’acier et de cuivre, une locomotive à vapeur dont le machiniste est Jacques Lantier, en proie à la folie homocide…
Première page
En entrant dans la chambre, Roubaud posa sur la table le pain d’une livre, le pâté et la bouteille de vin blanc. Mais, le matin, avant de descendre à son poste, la mère Victoire avait dû couvrir le feu de son poêle, d’un tel poussier, que la chaleur était suffocante. Et le sous-chef de gare, ayant ouvert une fenêtre, s’y accouda.
C’était impasse d’Amsterdam, dans la dernière maison de droite, une haute maison où la Compagnie de l’Ouest logeait certains de ses employés. La fenêtre, au cinquième, à l’angle du toit mansardé qui faisait retour, donnait sur la gare, cette tranchée large trouant le quartier de l’Europe, tout un déroulement brusque de l’horizon, que semblait agrandir encore, cet après-midi là, un ciel gris du milieu de février, d’un gris humide et tiède, traversé de soleil.
En face, sous ce poudroiement de rayons, les maisons de la rue de Rome se brouillaient, s’effaçaient, légères. A gauche, les marquises des halles couvertes ouvraient leurs porches géants, aux vitrages enfumés, celle des grandes lignes, immense, où l’œil plongeait, et que les bâtiments de la poste et de la bouillotterie séparaient des autres, plus petites, celles d’Argenteuil, de Versailles et de la Ceinture ; tandis que le pont de l’Europe, à droite, coupait de son étoile de fer la tranchée, que l’on voyait reparaître et filer au-delà, jusqu’au tunnel des Batignolles. Et, en bas de la fenêtre même, occupant tout le vaste champ, les trois doubles voies qui sortaient du pont, se ramifiaient, s’écartaient en un éventail dont les branches de métal, multipliées, innombrables, allaient se perdre sous les marquises. Les trois postes d’aiguilleur, en avant des arches, montraient leurs petits jardins nus. Dans l’effacement confus des wagons et des machines encombrant les rails, un grand signal rouge tachait le jour pâle.
Ce que j’en ai pensé : Dix-septième roman de la fresque « Les Rougon-Macquart », La Bête humaine c’est la fuite en avant d’un homme, Jacques Lantier, devant ses pulsions d’homicide. Mécanicien de métier, il préfère sa locomotive, que Zola nous présente littéralement comme une femme, aux femmes de chair et de sang synonymes chez lui d’un puissant désir basculant invariablement vers des envies de meurtre. Une fois encore, Zola travaille ses personnages au corps sans oublier la fameuse fatalité héréditaire. Jacques est poussé vers le meurtre tout comme Pecqueux, son second sur La Lison, est poussé vers l’alcool et les femmes. En nous faisant rentrer par instants dans la tête du fils de Gervaise, l’auteur, en bon chef de file du naturalisme, n’en oublie jamais sa logique et ses motivations. En outre, La Bête humaine s’avère un excellent film noir avant l’heure. Avec une galerie de personnages tous obsédés par quelque chose (le besoin de tuer pour Jacques, les femmes pour Pecqueux, ses mille francs pour la tante Phasie, les mille francs de la même Phasie pour Misard, le jeu pour Roubaud, etc…) s’enfermant lentement mais sûrement dans une spirale d’amour, d’envie et de mort dont rares seront ceux à s’en sortir indemnes, le roman développe un rythme allant crescendo et Zola, plus ironique que jamais, de nous ménager certains passages d’une incroyable intensité, à l’image de cette fin, depuis La Croix de Maufras, simplement à couper le souffle. Superbe roman.
11 avril 2008
Paul Auster, La Musique du hasard (1991)
Quatrième de couverture : Séparé de sa femme et de sa petite fille, Nashe se retrouve libre, et riche de 200 000 dollars. Il choisit l’espace – l’espace américain des « road movies », immense et vide. Jusqu’au jour où la musique du hasard lui suggère une autre aventure : tout miser sur une seule carte… A une liberté vertigineuse va alors succéder, par la grâce de deux milliardaires fous, Flower et Stone, la plus absurde des contraintes.
Pendant une année entière, il ne fit que rouler, aller et venir à travers l’Amérique en attendant l’épuisement de ses ressources. Il n’avait pas prévu que cela durerait aussi longtemps mais, d’une chose à l’autre, quand il eut enfin compris ce qui lui arrivait, Nashe avait dépassé tout désir d’en finir. Le troisième jour du treizième mois, il rencontra le gosse qui se faisait appeler Jackpot. Ce fut l’une de ces rencontres accidentelles qui semblent surgies du néant par hasard – rameau brisé par le vent, tombé soudain à vos pieds. Si elle s’était produite à n’importe quel autre moment, il est probable que Nashe n’aurait pas ouvert la bouche. Mais parce qu’il avait déjà renoncé, parce qu’il estimait n’avoir plus rien à perdre, il considéra cet inconnu comme l’occasion d’un sursis, une dernière chance de réagir avant qu’il fût trop tard. Et c’est ainsi qu’il se lança. Sans le moindre frisson d’inquiétude, Nashe ferma les yeux et sauta.
A l’origine, une simple question d’ordre dans la succession des événements. S’il n’avait pas fallu six mois au notaire pour le trouver, il n’aurait pas été sur les routes le jour de sa rencontre avec Jack Pozzi et, par conséquent, rien de ce qui suivit cette rencontre n’aurait eu lieu. Nashe trouvait désagréable d’envisager les événements sous cet angle, mais le fait demeurait que son père était mort un bon mois avant le départ de Thérèse, et que s’il avait soupçonné l’existence de l’argent dont il était sur le point d’hériter, il aurait sans doute réussi à la persuader de ne pas le quitter.
Ce que j’en ai pensé : Rarement la fuite en avant n’aura été aussi bien illustrée. Le héros, Nashe, semble voir avec cet héritage inattendu l’occasion de rompre l’ordre naturel des choses et composer lui-même la musique du hasard. Ce n’est sûrement pas un hasard justement s’il est amateur de musique classique et se remet même un court moment au piano vers la fin du roman. Mais tout ça n’est qu’illusion, du début à la fin. Car Nashe ne fait que sauter d’accident en accident et ses choix le conduisent irrémédiablement vers la folie. Comme si cette vague impression de démiurgie du roi dollar ne pouvait avoir qu’une seule issue. Avec son écriture si particulière, Paul Auster nous fait pénétrer dans la tête de son héros, probablement dans sa tête à lui aussi, et installe un malaise propre au roman quant à notre utilité sur cette planète en tant qu’individu. Tout ici n’est que symbole, absurdité et dérision pour un roman qui se dévore en un instant mais demeure longtemps dans l’inconscient. Dérangeant mais exaltant.
28 mars 2008
Aleksandr Sergueïevitch Pouchkine, La Fille du capitaine (1836)
Quatrième de couverture : Nous sommes en 1773 : en route pour un fortin perdu au milieu de la steppe, où il doit faire ses premières armes d'officier, Piotr Griniov voit surgir de la tempête de neige un vagabond dans lequel il reconnaîtra bientôt l'usurpateur Pougatchov. Les aventures alors s'enchaînent.
CHAPITRE PREMIER
SERGENT DE LA GARDE
Dans la garde il serait dès demain capitaine.
- Pas besoin : sa place est dans l’armée.
- Fort bien dit : qu’il apprenne à vivre…
……………………………………………..
Au fait, qui est son père ?
KNIAJNINE.
Mon père, André Pétrovitch Griniov, avait servi, dans sa jeunesse, sous le comte Minnich ; il prit sa retraite en 17.. comme lieutenant-colonel. Depuis lors, il vécut dans son domaine de la province de Simbirsk, où il épousa la fille d’un gentilhomme pauvre de la région, Avdotia Vassilievna Iou… Nous fûmes neuf enfants. Tous mes frères et sœurs sont morts en bas âge. J’étais encore dans le ventre de ma mère que déjà je figurais aux contrôles du régiment Sémionovski avec le grade de sergent, grâce à la protection du prince B., commandant de la Garde, qui était un proche parent. Si contre toute attente ma mère avait donné le jour à une fille, mon père eût porté à la connaissance de qui de droit le décès du sergent défaillant, et tout était dit. J’étais censé en congé jusqu’à la fin de mes études. A ce moment là, l’éducation n’était pas la même qu’aujourd’hui.
Ce que j'en ai pensé : Publié un an seulement avant sa mort en duel (dont on retrouve par ailleurs un bien mauvais augure dans cette oeuvre), La Fille du capitaine est le premier roman en prose de Pouchkine qui s'était déjà fait un nom depuis longtemps en Russie, principalement pour ses poèmes et ses idées libérales. Après Eugène Onéguine, roman en vers publié trois ans plus tôt, le jeune romancier s'inspire du Rob Roy de Walter Scott pour bâtir une palpitante intrigue romanesque mais non dénuée de réalisme. On y suit les pérégrinations du jeune Piotr Griniov qui part faire son service au fort de Bièlogorskaïa sous les ordres du capitaine Mironov. S'installe alors la routine et le jeune homme débute une idylle avec la fille du capitaine, Maria Mironova, jusqu'à la révolte de Pougatchov. Dès lors tout s'accélère et les péripéties se font toujours plus nombreuses. Loin d'un Michel Strogoff mais tout aussi courageux, le héros devra sauver sa belle des griffes de son pire ennemi. Parallèlement, il entretiendra une relation ambiguë avec Pougatchov lui-même, qui s'avèrera contre toute attente son principal soutien dans son périple. Au final, un très bon roman d'aventures.
18 mars 2008
Alain-Fournier, Le Grand Meaulnes (1913)
LE PENSIONNAIRE
Il arriva chez nous un dimanche de novembre 189...
Je continue à dire « chez nous », bien que la maison ne nous appartienne plus. Nous avons quitté le pays depuis bientôt quinze ans et nous n'y reviendrons certainement jamais.
Nous habitions les bâtiments du Cours Supérieur de Sainte-Agathe. Mon père, que j'appelais M. Seurel, comme les autres élèves, y dirigeait à la fois le Cours Supérieur, où l'on préparait le brevet d'instituteur, et le Cours Moyen. Ma mère faisait la petite classe.
Une longue maison rouge, avec cinq portes vitrées, sous des vignes vierges, à l'extrémité du bourg ; une cour immense avec préaux et buanderie, qui ouvrait en avant sur le village par un grand portail ; sur le côté nord, la route où donnait une petite grille et qui menait vers La Gare, à trois kilomètres ; au sud et par derrière, des champs, des jardins et des prés qui rejoignaient les faubourgs... tel est le plan sommaire de cette demeure où s'écoulèrent les jours les plus tourmentés et les plus chers de ma vie – demeure d'où partirent et où revinrent se briser, comme des vagues sur un rocher désert, nos aventures.
Le hasard des « changements », une décision d'inspecteur ou de préfet nous avaient conduits là. Vers la fin des vacances, il y a bien longtemps, une voiture de paysan, qui précédait notre ménage, nous avait déposés, ma mère et moi, devant la petite grille rouillée.
Ce que j'en ai pensé : Roman unique d'un jeune auteur prometteur malheureusement balayé par la Grande Guerre à seulement 28 ans, Le Grand Meaulnes est très difficile à cataloguer pour qui voudrait s'y essayer. Roman initiatique de l'adolescence, roman paysan mêlé de roman d'aventures, de nombreux thèmes se croisent pour aboutir à une curiosité source d'émerveillements durant les premiers chapitres avant que la magie ne s'éteigne peu à peu à mesure que les deux principaux protagonistes deviennent des hommes. En effet, au départ le roman est un régal tant qu'il verse dans l'aventure et le merveilleux, notamment la fête costumée dans le Domaine inconnu. Ensuite, ce côté proche du conte de fée s'estompe progressivement pour céder la place à une narration plus laborieuse où les coincidences trop nombreuses dégradent peu à peu le tout. En particulier le personnage du grand Meaulnes dont les réactions trop souvent incompréhensibles sèment finalement le doute. Doute qui nourrit à son tour une déception grandissante. Il n'empêche que ce roman mérite d'être lu, ne serait-ce que pour une première partie véritablement magique.
09 mars 2008
Marcel Proust, A l’ombre des jeunes filles en fleurs (1919)
Ma mère, quand il fut question d'avoir pour la première fois M. de Norpois à dîner, ayant exprimé le regret que le professeur Cottard fût en voyage et qu'elle-même eût entièrement cessé de fréquenter Swann, car l'un et l'autre eussent sans doute intéressé l'ancien ambassadeur, mon père répondit qu'un convive éminent, un savant illustre, comme Cottard, ne pouvait jamais mal faire dans un dîner, mais que Swann, avec son ostentation, avec sa manière de crier sur les toits ses moindres relations, était un vulgaire esbroufeur que le marquis de Norpois eût sans doute trouvé, selon son expression, "puant". Or cette réponse de mon père demande quelques mots d'explication, certaines personnes se souvenant peut-être d'un Cottard bien médiocre et d'un Swann poussant jusqu'à la plus extrême délicatesse, en matière mondaine, la modestie et la discrétion. Mais pour ce qui regarde celui-ci, il était arrivé qu'au "fils Swann" et aussi au Swann du Jockey, l'ancien ami de mes parents avait ajouté une personnalité nouvelle (et qui ne devait pas être la dernière), celle de mari d'Odette. Adaptant aux humbles ambitions de cette femme, l'instinct, le désir, l'industrie, qu'il avait toujours eus, il s'était ingénié à se bâtir, fort au-dessous de l'ancienne, une position nouvelle et appropriée à la compagne qui l'occuperait avec lui. Or il s'y montrait un autre homme. Puisque (tout en continuant à fréquenter seul ses amis personnels, à qui il ne voulait pas imposer Odette quand ils ne lui demandaient pas spontanément à la connaître) c'était une seconde vie qu'il commençait, en commun avec sa femme, au milieu d'êtres nouveaux, on eût encore compris que pour mesurer le rang de ceux-ci, et par conséquent le plaisir d'amour-propre qu'il pouvait éprouver à les recevoir, il se fût servi, comme point de comparaison, non pas des gens les plus brillants qui formaient sa société avant son mariage, mais des relations antérieures d'Odette. Mais, même quand on savait que c'était avec d'inélégants fonctionnaires, avecv des femmes tarées, parure des bals de ministères, qu'il désirait de se lier, on était étonné de l'entendre, lui qui autrefois et même encore aujourd'hui dissimulait si gracieusement une invitation de Twickenham ou de Buckingham Palace, faire sonner bien haut que la femme d'un sous-chef de cabinet était venue rendre sa visite à Mme Swann. On dira peut-être que cela tenait à ce que la simplicité du Swann élégant n'avait été chez lui qu'une forme plus raffinée de la vanité et que, comme certains israélites, l'ancien ami de mes parents avait pu présenter tour à tour les états successifs par où avaient passé ceux de sa race, depuis le snobisme le plus naïf et la plus grossière goujaterie jusqu'à la plus fine politesse.
Ce que j'en ai pensé : Publié juste à la sortie de la Grande Guerre, le second opus de la recherche figure plus que jamais le printemps d’une vie perpétuellement renaissante à l’image d’un Proust assailli par ses souvenirs toujours plus nombreux. Scindé en deux parties, « Autour de Mme Swann » puis « Noms de pays : le pays », A l’ombre des jeunes filles en fleurs nous propose donc, comme son superbe titre l’indique, de suivre les pérégrinations amoureuses d’un narrateur obnubilé par l’idée de butiner sans pour autant parvenir à s’arrêter sur la fleur qui lui conviendra le mieux.
Dans un premier temps amoureux de Gilberte Swann puis de la mère de cette dernière, il jettera ensuite son dévolu deux ans plus tard à Balbec sur Mademoiselle de Stermaria puis le beau Robert de Saint-Loup et enfin sur une bande de jeunes filles turbulentes au sein de laquelle son petit cœur balancera encore entre la sage Andrée et la délurée Albertine Simonet. Par le biais d’un récit qui prend une nouvelle fois tout son temps, Proust nous conte l’adolescence avec un humour toujours aussi fin dont la chute récurrente consiste à régulièrement ruiner les plans de son narrateur.
Ainsi, on s’amuse des stratagèmes du jeune Marcel pour parvenir à ses fins. Qu’il trépigne à table avec sa grand-mère, lui qui devrait être sur la plage à guetter les jeunes filles, manœuvre tant bien que mal le peintre Elstir pour se faire présenter aux mêmes jeunes filles et rate finalement le coche par excès de désintérêt simulé jusqu’au final irrésistible qui voit une entrevue dans la chambre d’Albertine ponctuée par la sonnette de cette dernière, Proust, autobiographique ou non, s’amuse beaucoup des successions de gaffes inhérentes à un adolescent par trop pressé de devenir un homme. Mais le roman ne se limite pas à ça, l’écrivain peignant avec précision le contexte de l’époque, notamment l’antisémitisme croissant envers Bloch et sa famille. Résultat, une « suite » enthousiasmante et qui se lit plus facilement grâce à une réelle unité narrative.
31 janvier 2008
Graham Masterton, Démences (1989)
Titre original : Walkers
Traduction française
par François Truchaud
CHAPITRE PREMIER
Il
quitta la route des yeux un instant seulement, tendant la main vers
la boîte à gants pour prendre sa cassette de Santana,
lorsque quelque chose d'imprécis et de blanc grisâtre
comme un enfant courbé et portant un imperméable
traversa brusquement la chaussée juste devant lui.
Il cria
: « Ah ! » et écrasa la pédale
de frein... son pied glissa... il freina à nouveau. La
station-wagon dérapa et fit un tête à queue sur
le macadam glissant, dans un crissement de pneus. Puis elle continua
de déraper vers l'accotement feuillu, eut un soubresaut et
heurta bruyamment le tronc d'un chêne.
Jack coup le moteur
et resta sur son siège, tout tremblant. Seigneur Dieu !
Dieu tout-puissant ! La bruine commença à piqueter
le pare-brise. Il roulait vite, d'accord, faisant du quatre-vingts,
ou du quatre-vingt-dix et abordant un virage en côte. Mais la
visibilité n'avait pas été aussi mauvaise
; et il avait regardé de côté juste une fraction
de seconde. Il ne comprenait pas comment diable il avait fait pour ne
pas voir un enfant s'élançant depuis le bas-côté
de la route.
- Seigneur Dieu, répéta-t-il à
haute voix.
Sa voix semblait terne et peu convaincante. Il
tremblait toujours, de façon irrépressible.
Il
inspira profondément, détacha sa ceinture de sécurité
et descendit de sa voiture.
Ce que j'en ai pensé : Un
homme ordinaire se retrouve subitement confronté à une
situation extraordinaire. Tombé mystérieusement sous le
charme des Chênes, immense bâtisse découverte
« accidentellement » au milieu des bois, le
héros est le témoin impuissant d'un enlèvement
peu ordinaire sur la personne de son fils puisque ce dernier a été
entraîné à l'intérieur des murs. Pas entre
deux murs mais dans le ciment lui-même. Incroyable me
direz-vous, mais pas tant que ça quand on découvre
qu'il y a du druidisme là-dessous ainsi qu'une certaine
« magie de la terre ». Sauf que là où
l'histoire se corse vraiment pour le papa, c'est que ces murs
abritent également 137 fous furieux de la pire espèce
enfermés depuis 60 ans et avec à leur tête le
terrible Quintus Miller... Graham Masterton, que je découvre
pour l'occasion, fait penser un peu à Stephen King. Sa terreur
nait de l'acceptation du surnaturel dans notre société
carthésienne. Plus visuel dans l'horreur et aussi nettement
plus gore qu'un King (certaines scènes particulièrement
violentes et décrites avec minutie rappellent Lovecraft, sans
parler de la magie noire), il semble par contre un peu plus « dans
l'instant », allant souvent à l'essentiel, parfois
maladroitement, là où un autre aurait pris le temps de
développer tel ou tel élément du récit.
Il n'empêche que son roman est très efficace dans le
genre.
William Faulkner, Sanctuaire (1931)
Titre original : Sanctuary
Traduction de l’anglais par R.N.
Raimbault et Henri Delgove
Caché derrière l’écran des broussailles qui entouraient la source, Popeye regardait l’homme boire. Un vague sentier venant de la route aboutissait à la source. Popeye avait vu l’homme, un grand sec, tête nue, en pantalon de flanelle grise fatigué, sa veste de tweed sur le bras, déboucher du sentier et s’agenouiller pour boire à la source.
La source jaillissait à la racine d’un hêtre et s’écoulait sur un fond de sable tout ridé par l’empreinte des remous. Tout autour s’était développée une épaisse végétation de roseaux et de ronces, de cyprès et de gommiers, à travers lesquels les rayons d’un soleil invisible ne parvenaient que divisés et diffus. Quelque part, caché, mystérieux, et pourtant tout proche, un oiseau lança trois notes, puis se tut.
A la source l’homme buvait, son visage affleurant le reflet brisé et multiplié de son geste. Lorsqu’il se releva, il découvrit au milieu de son propre reflet, sans avoir pour cela entendu aucun bruit, l’image déformée du canotier de Popeye.
En face de lui, de
l’autre côté de la source, il aperçut une
espèce de gringalet, les mains dans les poches de son veston,
une cigarette pendant sur son menton.
Ce que j’en ai pensé :
Sanctuaire est un roman au désespoir saisissant, omniprésent.
On y retrouve un couple de jeunes privilégiés du Sud
soudain confrontés au vieux Sud primitif. Le contraste ne
tarde pas à se faire ressentir et les autochtones ressemblent,
de par leurs comportements, davantage à des animaux qu’à
de véritables êtres humains, dirigés par leurs
instincts. Par exemple, le personnage de Tommy, qui tient plus du
chien que de l’homme. Un peu à la manière de Giono,
Faulkner fait de la nature un personnage à part entière
qui embrasse tous les autres. Sanctuaire est un drame réaliste
à la violence inouïe qui ne laisse pas indemne. A
rapprocher de Flannery O’Connor, Milan Kundera ou encore J.M.G. Le
Clezio.
Pierre Corneille, Cinna (1642)
ACTE PREMIER
Dans l’appartement d’Emilie
SCENE 1. EMILIE
Impatients désirs d’une
illustre vengeance
Dont la mort de mon père a formé
la naissance,
Enfants impétueux de mon
ressentiment,
Que ma douleur séduite embrasse
aveuglément,
Vous prenez sur mon âme un trop
puissant empire :
Durant quelques moments souffrez que je
respire,
Et que je considère, en l’état
où je suis,
Et ce que je hasarde et ce que je
poursuis.
Quand je regarde Auguste au milieu de
sa gloire,
Et que vous reprochez à ma
triste mémoire
Que par sa propre main mon père
massacré
Du trône où je le vois
fait le premier degré ;
Quand vous me présentez cette
sanglante image,
La cause de ma haine, et l’effet de
sa rage,
Je m’abandonne toute à vos
ardents transports,
Et crois, pour une mort, lui devoir
mille morts.
Au milieu toutefois d’une fureur si
juste,
J’aime encor plus Cinna que je ne
hais Auguste,
Et je sens refroidir ce bouillant
mouvement
Quand il faut, pour le suivre, exposer
mon amant.
Oui, Cinna, contre moi moi-même
je m’irrite
Quand je songe aux dangers où je
te précipite.
Quoique pour me servir tu n’appréhendes
rien,
Te demander du sang, c’est exposer le
tien :
D’une si haute place on n’abat
point de têtes
Sans attirer sur soi mille et mille
tempêtes ;
L’issue en est douteuse, et le péril
certain :
Un ami déloyal peut trahir ton
dessein ;
L’ordre mal concerté,
l’occasion mal prise,
Peuvent sur son auteur renverser
l’entreprise,
Tourner sur toi les coups dont tu veux
le frapper ;
Dans sa ruine même il peut
t’envelopper ;
Et quoi qu’en ma faveur ton amour
exécute,
Il te peut, en tombant, écraser
sous sa chute.
Ce que j’en ai pensé :
Nouveau triomphe pour Corneille, cinq ans après celui du Cid,
Cinna est une tragédie résolument moderne où se
développe une certaine apologie de la clémence.
Empruntant son sujet tragique à la Rome d’Auguste, Corneille
use de personnages déchirés entre l’amour et
l’honneur comme seul par la suite Racine saura en faire. Ici encore
discours politique et discours amoureux se superposent dans l’optique
d’une réflexion sur les frontières entre tyrannie et
démocratie, entre pardon et châtiment. Corneille invite
son lecteur à se demander jusqu’où peut-on aller par
amour pour sa belle. Et réciproquement, peut-on sacrifier son
amant afin de venger l’honneur de sa famille. A travers des
personnages dont l’intensité des sentiments réside
dans leur constante irrésolution, Corneille s’attelle à
démontrer dans quel cas pardonner relève davantage de
la force que de la faiblesse.
Pierre Corneille, Horace (1640)
SCENE PREMIERE. SABINE, JULIE
SABINE
Approuvez ma faiblesse, et souffrez ma
douleur,
Elle n’est que trop juste en un si
grand malheur ;
Si près de voir sur soi fondre
de tels orages,
L’ébranlement sied bien aux
plus fermes courages,
Et l’esprit le plus mâle et le
moins abattu
Ne saurait sans désordre exercer
sa vertu.
Quoique le mien s’étonne à
ces rudes alarmes,
Le trouble de mon cœur ne peut rien
sur mes larmes,
Et parmi les soupirs qu’il pousse
vers les Cieux,
Ma constance du moins règne
encor sur mes yeux.
Quand on arrête là les
déplaisirs d’une âme,
Si l’on fait moins qu’un homme, on
fait plus qu’une femme :
Commander à ses pleurs en cette
extrémité,
C’est montrer, pour le sexe, assez de
fermeté.
Ce que j’en ai pensé : Horace est une semi réussite de Corneille. Principalement parce que l’auteur n’a jamais pu choisir entre une tragédie classique et quelque chose de plus moderne avec un héros beaucoup plus actif, et bien moins accablé par la fatalité. L’affrontement des deux cités, Rome et Albe, amène celui de deux familles représentatives, et confère à la pièce des liens étroits avec notre actualité. Le point fort de l’œuvre, à mon avis, c’est le traitement que fait Corneille de l’évolution du statut de son héros, le seul Horace qui sortira vainqueur du triple affrontement. Entre sa victoire, qui fait de lui le héros à l’origine de la future puissance de Rome, et le meurtre de sa sœur Camille, fiancée à un des trois Curiaces tués de sa main, Horace passe d’une extrémité à l’autre sans la moindre transition. Le héros est subitement devenu meurtrier. Malheureusement, là où le réalisme prôné par Aristote aurait été des plus efficace, Corneille fait le choix d’un cinquième acte sous forme de plaidoyer pathétique qui rompt complètement le schéma de la tragédie et surtout la tension dramatique. On peut tout de même souligner le fait que la pièce dénonce la cruauté de la guerre, et plus particulièrement celle des dieux qui s’amusent à confronter des hommes aux liens très forts.
Molière, L’Ecole des femmes (1662)
SCENE PREMIERE, CHRYSALDE, ARNOLPHE
CHRYSALDE
Vous venez, dites-vous, pour lui donner
la main ?
ARNOLPHE
Oui, je veux terminer la chose dans
demain.
CHRYSALDE
Nous sommes ici seuls, et l’on peut,
ce me semble,
Sans crainte d’être ouïs,
y discourir ensemble.
Voulez-vous qu’en ami je vous ouvre
mon cœur ?
Votre dessein pour vous me fait
trembler de peur ;
Et, de quelque façon que vous
tourniez l’affaire,
Prendre femme est à vous un coup
bien téméraire.
ARNOLPHE
Il est vrai, notre ami, peut-être
que chez vous
Vous trouvez des sujets de crainte pour
chez nous ;
Et votre front, je crois, veut que du
mariage
Les cornes soient partout l’infaillible
apanage.
Ce que j’en ai pensé :
Avec ce nouveau succès qui, comme tout bon succès de
Molière, sera suivi d’une querelle, l’auteur s’intéresse
à la question du mariage et en arrière plan de
l’éducation des jeunes filles. Pour cela il utilise le
principe de la comédie d’intrigue, construite sur les
non-dits et les quiproquos. Une mécanique fragile qu’il
agrémente de sa prédilection pour la farce, notamment
avec les personnages de paysans d’Alain et Georgette (cf la scène
où Arnolphe n’arrive pas à se faire ouvrir la porte
sans oublier les bastonnades). Une fois encore le héros,
Arnolphe, qu’on voit presque du début à la fin, est
un riche bourgeois fraîchement anobli. Véritable tyran
domestique, il ne croit en rien et ne vit que pour son image et dans
la peur d’être cocu. Habile réflexion sur l’amour de
la part de Molière, il fait d’Agnès la parfaite
ingénue, capable de découvrir l’amour sans l’aide
de personne. Seul bémol à cette comédie plus
profonde qu’il n’y paraît, le dénouement final
arrive comme un cheveu sur la soupe. On peut regretter aussi que le
personnage de Chrysalde ne soit pas un peu plus développé.









